Pierre Bellemare m’a ré-appris à lire.

Nous sommes au milieu des années 80, aux alentours de 83 … les phrases du conteur Pierre Bellemare commençaient souvent par l’indicatif présent, histoire de plonger l’auditeur ou le lecteur dans l’histoire qu’il allait dérouler.

Pierre Bellemare, dans les années 60 – un look de Directeur d’école

 


Souvent, devant le décès d’un people, je sors un jeu de mots improbable.
J’aurais pu titrer “Bellemare, mort de sa belle mort”, puisque, selon une citation que l’on prête soit à Boris Vian soit à Georges Duhamel, « l’humour est la politesse du désespoir ».
Désolé; bien que le grand homme des médias français fut un adepte de la dérision, je n’ai pas le coeur à rire.
Vous excuserez donc cette impolitesse.

Que ce soit en radio ou dans les bouquins de recueil d’histoires vraies, criminelles, d’Interpol, incroyables, à peine croyables ou extraordinaires, le style était le même : court, direct, sans emphase. Avec son comparse Jacques Antoine, il a exploité le filon de ces dossiers d’Interpol aux mystères non-résolus, d’Europe 1 à France Bleue, puis en télé, jusque sur HD1 au travers de longues années. Et pour capter l’auditeur, l’accroche et le rythme étaient fondamentaux.

Dans ces années là, lorsque nous étions sur les routes de France lors des vacances d’été, Pierre Bellemare contait et racontait sur Europe 1- il l’a fait sur d’autres ondes également. “Ses” histoires, cette radio qu’on ne captait pas en Belgique, créait de la proximité avec celui grâce à qui j’ai ré-appris à lire… une véritable rééducation.

Dans le milieu des années 80 donc, je suis étudiant à l’Athénée de Herstal. J’ai toujours eu le goût de lire car, mes parents ont pris le temps de me lire des histoires lorsque j’étais enfant et je suis réputé être “plus littéraire que matheux”.

C’est sans compter sur la “pédagogie” particulière de l’époque qui me voit contraint de lire Edgard Alan Poe … trop tôt. En ce temps là, les livres étaient imposés; pas de choix entre différents ouvrages et la contrainte crée un blocage, un dégoût. Je ne lis plus. Plus lire, c’est aussi mal écrire… la mémoire visuelle ne joue plus.

Je découvre que la moustache de directeur d’école qui frétille derrière un micro est aussi une plume qui allonge, dans des livres de poche et des imprimés de gare, les minutes radiophoniques enregistrées sur les radios françaises. Je vais pouvoir enfin “entendre” ce que je ne peux pas capter et prendre goût à ce style, certes très peu littéraire, mais efficace… J’entame ma rééducation.

Les phrases courtes, lancées comme des flèches, les silences, plus efficaces que des ambiançages radiophoniques sont présents, là. Entre les lignes, la voix de Bellemare, sont rythme particulier, ses variations de ton accompagnent ces histoires courtes, de quelques pages, regroupées dans ces « dossiers ». Histoires après histoires, le Bellemare de l’été, facile à lire m’accompagne. Il existe une sorte de proximité entre le narrateur et le lecteur, plus proche encore lorsque deux médias s’entrecroisent.

Avec tous les talents, Pierre Bellemare innove et revient sur les écrans de télévision avec le télé-achat dont il est le pionnier chez nous. Pour moi, c’est passer d’un genre que j’adore à un format que j’abhorre. Plus tard, les grosses têtes sur RTL, Les pieds dans le plat sur RTL avec Hanouna. Comme Pierre Tchernia chez Arthur, les pionniers de la télévision relèvent de leur classe et de leur mémoire les émissions de leurs successeurs. Un dernier tour de piste juste pour nous faire regretter l’étoffe de l’ancienne génération. Sachant tout faire sérieusement sans se prendre au sérieux, Pierre Bellemare jouera aussi dans OSS 117 – Rio ne répond plus (2009) et, il y a deux ans, il poussait la chansonnette; un album intitulé « Ballades au fil du temps« , album composé de onze standards de la chanson française – « Sous le ciel de Paris », « Comme un p’tit coquelicot« , « Est-ce ainsi que les hommes vivent« , « Un jour tu verras« …

La télé, les médias sont une drogue pour ceux qui existent, finalement, au travers de ce miroir aux alouettes. Si vite portés aux nues et trop vite oubliés. Au dire de son fils, Pierre Bellemare est finalement mort d’ennui, de manque, confronté au vide. Celui qu’il laisse est tuant.